L'ère numérique : la dialectique des politiques culturelles

 |   |  1422  mots
(Crédits : DR)
En permettant une diffusion massive des contenus culturels, Internet n'a-t-il pas réalisé ce que les ministères de la culture ont rêvé de faire pendant deux siècles.

La démocratisation culturelle ou le projet de "culture pour tous" avait pour objet de rendre la culture accessible à chacun, en partant du principe que la consommation culturelle coûte cher, et que ce coût ne doit pas être un obstacle au partage de ce qui reste un bien public. Aussi la politique culturelle consiste-t-elle pour l'Etat à produire des services culturels et les rendre accessible à bas coût, ou à financer indirectement la production de services culturels. Mais dès lors que l'Internet favorise la diffusion massive et à très bas prix de contenu multimédia, c'est-à-dire en grande partie de biens culturels, on peut se demander si la Toile n'a pas accompli en deux décennies ce que les ministères de la culture ont rêvé de faire pendant deux siècles.

L'abondance culturelle

Rares sont en effet aujourd'hui les musées qui n'offrent pas - gratuitement de surcroît - leurs œuvres sur Internet dans des reproductions de haute qualité téléchargeables en quelques secondes. On est même aujourd'hui dans les visites virtuelles 3D, qui se banalisent à mesure que les débits des bandes passantes augmentent. Musique, littérature, cinéma sont disponibles en abondance sur le web. Mais surtout, Internet est devenu une immense bibliothèque virtuelle, qui joue le rôle d'encyclopédie universelle pour toute la planète. Chercher de l'information et de la connaissance, voilà la première utilisation d'Internet.

Qu'elle soit généraliste ou ultra spécialisée, toute l'information du monde est accessible sur Internet avec des moteurs de recherche de plus en plus puissants. La ligne éditoriale elle-même n'est pas sujette à controverse, puisqu'il n'y en a pas. Elle ne repose sur aucun parti pris idéologique, qui opère cette sélection culturelle et qui bien souvent mène au totalitarisme. Aucune autorité ne définit ni ne règlemente ce qui est le bon goût ou la vérité scientifique, à part celle des utilisateurs eux-mêmes.

L'Internet a tout autant démocratisé la création culturelle elle-même. Les ordinateurs sont aujourd'hui devenus des outils de création artistique à part entière. Les logiciels graphiques de type Photoshop ou ses dérivés plus abordables permettent de réaliser des dessins ou des créations visuelles complexes à tous ceux qui n'ont jamais tenu un crayon. Des logiciels de composition musicale permettent de créer virtuellement une palette inimaginable de musiques. Les logiciels de création et d'animation 3D permettent à chacun de construire la maison de ses rêves, voire de programmer un dessin animé à sa guise. Les court métrages amateurs peuvent être réalisés pour quelques milliers d'euros d'investissements : une caméra numérique, un logiciel de montage, quelques éclairages studio ou extérieurs, et une équipe d'acteurs bénévoles.

Le désert culturel ?

En rendant la culture accessible à tous, les nouvelles technologies en général et la net-économie en particulier ont réalisé ce que les Etats ont cherché à faire pendant des décennies. Pour ce qui est de la formation du capital humain, elles ont augmenté la richesse collective bien plus que les politiques d'éducation n'achèveront jamais. Elles ont ainsi rendu les politiques culturelles au mieux peu efficaces, au pire inutiles.

Cette constatation est loin d'être négative. Au contraire, les politiques publiques n'existent que parce qu'elles répondent à un besoin collectif. Si ce besoin n'existe plus, ou a été satisfait par d'autres moyens, c'est autant d'économies que peuvent réaliser les pouvoirs publics. Autant de ressources qui peuvent être affectées aux politiques économiques, sociales, ou environnementales.

Faut-il en conclure un abandon pur et simple de la politique culturelle ? Ce serait enterrer un peu vite les vertus de l'Etat. Rappelons-le, les politiques publiques visent à l'intérêt général, lequel est différent de l'intérêt collectif. Les opérateurs privés, aussi philanthropes soient-ils, ne visent qu'à l'intérêt particulier de leurs ayants droits, lesquels restent fortement dépendants de la demande, de sorte que leur ligne s'oriente vers le consensuel. Aussi, les contenus réputés difficiles complexes, ou élitistes n'y trouvent que difficilement leur place. S'ils sont techniquement accessibles, ils ne sortent pas en première position des moteurs de recherche tant qu'ils ne sont pas populaires. Aussi, alors que l'objectif des politiques culturelles est de tirer le niveau général vers le haut, l'omnipotence d'Internet ne fait en définitive que le niveler par le bas.

Les politiques culturelles sont le reflet de leur époque

Les politiques culturelles évoluent à travers l'histoire et s'inscrivent avant tout dans les enjeux d'une époque. La "culture pour tous" a été celle de la foi dans le progrès, héritée du XIXè siècle, où les systèmes politiques ont été fondés sur des utopies. L'époque de la "culture pour chacun" a été celle de l'après guerre et du triomphe de l'individualisme, d'une certaine manière celle de l'apogée du capitalisme et de la société de consommation. Aujourd'hui les temps ont changé et les politiques culturelles changent avec eux.

Le premier objectif de la politique culturelle doit donc être aujourd'hui de réduire la fracture numérique, c'est-à-dire assurer l'accès universel à Internet, non seulement de manière quantitative mais également qualitative. De même que la politique culturelle avait à une époque tenté d'imposer des programmes dits de qualité dans l'audiovisuel, la politique culturelle doit encourager les contenus de qualité sur Internet. Le dernier volet, et non des moindres de cette politique culturelle du futur doit être une régulation saine de l'Internet. Cette dernière ne peut se faire en appliquant les lois nationales aux réseaux. Elle ne peut pas non plus se faire en adaptant une législation nationale aux utilisateurs d'Internet. En revanche, elle se fera par les réseaux eux-mêmes, par ou avec les nouveaux législateurs du web que sont Google, Facebook, Youtube, ou Apple.

Enfin, une fois les réseaux constitués, et leurs contenus culturels dûment réalisés, faut-il encore apprendre à les utiliser. Si les générations adultes s'y sont mises progressivement, chacun à son rythme, les plus jeunes représentent une génération qui a grandi avec Google, Facebook, et Youtube. Jadis, le professeur était la source première du savoir, devant les parents, et le cas échéant quelques éducateurs en cas d'activités périscolaires, et enfin la télévision, dont le contenu culturel n'a fait que s'appauvrir à mesure que le nombre de chaînes et de programmes a augmenté. Aujourd'hui, toute information, toute connaissance, est immédiatement vérifiée, approfondie, mise en doute, et discutée à partir d'un Google.

Cette soif de connaissance doublée des moyens permettant d'y accéder ne peut être que favorable à la formation du capital humain à l'échelle d'une société. Pourtant, un peu comme si l'abondance de culture tue la culture, la facilité d'accès aux contenus culturels tend à inhiber les efforts intellectuels des utilisateurs. Si l'Internet est d'une utilisation relativement simple, il n'en demeure pas moins que le réseau reste un outil dont l'utilisation ne va pas de soi. De même que l'école est aujourd'hui le lieu où l'on apprend à lire, écrire, compter, l'école de demain devra être le lieu où l'on apprend à surfer.

Le service après vente de l'internet

Dès lors que nous n'en sommes qu'aux débuts de l'économie numérique et que nul ne peut prétendre connaître la physionomie de l'Internet de demain, ces politiques culturelles du futur pourront prendre des formes que nous ne pouvons pas soupçonner aujourd'hui. La poursuite du schéma dialectique "culture pour tous" versus "culture pour chacun" peut nous en offrir un aperçu. Si la première était le fruit d'un Etat qui s'impose au citoyen avec sa propre vision du monde, la seconde lui a opposé le triomphe de l'individu face à l'autorité pour imposer le relativisme culturel. Ni démocratie ni dictature, gageons que le troisième âge de la politique culturelle soit celui de la coopération à travers ce vaste réseau planétaire, où les individus dialogueront avec les multinationales comme avec les administrations pour poursuivre toujours le même objectif : l'enrichissement par la connaissance.

___________

Par Nabil Bayahya, Executive Partner Mazars Audit et Conseil

Ce sujet sera évoqué ce mercredi 2 novembre dans le cadre des "Mardis de la Villa", à la Villa Méditerranée à Marseille.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :