Le port pétrolier de Marseille se cherche un nouveau modèle énergétique

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La zone industrialo portuaire de Fos a 50 ans. Un colloque professionnel a réuni ce vendredi 25 octobre au théâtre de Fos sur Mer la plupart des acteurs de la zone pour poser la problématique des ? 50 prochaines années. En toile de fond, la nécessaire transition énergétique, le sort des entreprises de LyondellBasell et de Kem One, la bataille perdue pour accueillir Hexcel qui portait un projet de 200 emplois, le manque de vision partagée...


Ce fut un jour où l'on a entendu en boucle "nécessaires mutations", "changement de paradigme", "nouvelle ère", "enjeux de compétitivité", "stratégie collective", "vision partagée"... Normal, la zone industrialo-portuaire de Fos, implantée sous l'impulsion de l'État à l'Ouest de Marseille sur une emprise de près de 10 000 hectares le long de 70 km de Littoral, a 50 ans et "c'est un âge où l'on se pose forcément la question de l'évolution du modèle", introduit Jean-Claude Terrier, président du directoire du Grand Port Maritime de Marseille (GPMM). Et ce d'autant plus que la zone, connue sous l'acronyme ZIF, a été édifiée aux plus belles heures des Trente Glorieuses pour accueillir des industries lourdes dont la mécanique s'est enrayée au gré des aléas conjoncturels (chocs pétroliers) et crises structurelles (comme celle que vit actuellement le secteur du raffinage en Europe). "Terre d'énergies" pour reprendre l'expression de la plaquette de communication, les bassins Ouest du port phocéen, qui logent les ArcelorMittal, Ineos, Air Liquide, Elengy, Arkema, Lyondell Basell, Suez Electrabel, Esso, Primagaz et Total ..., doivent s'inventer un nouvel avenir énergétique pour ne pas louper le train de la transition en "attirant de nouveaux acteurs, favoriser l'implantation de nouvelles filières, investir dans les marchés à fort potentiel, trouver des relais de croissance y compris sur la dimension énergétique....", invoque encore le directeur général du Port, dont le mandat arrivera bientôt à échéance. Et tandis que le plan stratégique du port est en cours d'élaboration, l'on comprend que le port mono-énergie d'aujourd'hui sera demain celui de "toutes les énergies : du brut raffiné bien sûr mais aussi du charbon, du GNL, du GPL, de l'éolien...".


Feu de la rente pétrolière
Toujours classé parmi les trois premiers ports pétroliers au monde, Marseille-Fos réalise encore 70 % de son trafic avec les hydrocarbures, et ce même si "on a perdu 17 Mt en 5 ans en raison de la crise du raffinage". Isabelle Muller, déléguée générale de l'UFIP, ne fait pas mystère des inquiétudes quant aux capacités de raffinage français, qui vit une profonde restructuration depuis 2009 avec 8 sites sur 12 sites à l'arrêt. "La consommation des hydrocarbures est aujourd'hui à son niveau de 1985 et elle est encore appelée à diminuer. Et même si le pétrole et le gaz représenteront encore près de la moitié de l'approvisionnement énergétique européen à horizon 2035, il faut anticiper et adapter l'outil à cette baisse de raffinage", reconnaît la représentante de l'association française du secteur pétrolier. Une filière, représentée en Paca par 4 raffineries (21,9 Mt de pétrole brut raffiné en 2012), 3 réseaux de pipelines et un dépôt pétrolier (6,3 Mt). Soit 1 500 emplois directs et 6 à 8 000 induits.


Devenir un hub de GNL
Pour cette transition énergétique, la députée européenne Michèle Rivasi rêve d'un modèle de croissance décarbonné bannissant sans concessions les énergies fossiles (pétrole, gaz, chimie lourde). "Je suis pour une énergie verte, pour une économie circulaire (transformation des déchets en ressources, ndlr) car elle génère de nouvelles activités innovantes créatrices d'emplois", récite-t-elle comme dans un spot publicitaire. "Mais la transition passe aussi par la maintenance et le démantèlement des bateaux. Il y a des tas d'opportunités en terme de création d'emplois. Il faut choisir l'avenir. Le gaz ne peut être qu'une transition".
Gilles Bavuz, directeur général adjoint d'Elengy, filiale de GDF-Suez, ne l'entend pas comme tel même si le gaz demeure une énergie fossile. La société exploite dans la zone deux terminaux méthaniers : Fos Tonkin depuis 1972 qui a obtenu l'autorisation de prolonger l'exploitation au-delà de 2014 avec un nouveau réservoir de stockage de gaz naturel liquéfié (GNL) d'une capacité de 150 000 m3 et de regazéification de 5,5 à 7 Gm³/ an en remplacement de deux anciens appelés à être démantelés et Fos Cavaou, en service depuis 2010 sur un terrain de 80 hectares près de Fos-sur-Mer d'une capacité de stockage de 330 000 m3 répartis en trois réservoirs et qui une fois transformé en gaz naturel, a une capacité de regazéification de 8,25 Mds de m3/an. Après avoir été pendant des décennies un hub pour le brut, Marseille-Fos rêve d'un destin en tant que porte d'entrée européenne du gaz méditerranéen, sachant que le vieux continent portera d'ici 2025 ses capacités de traitement de GNL de 50 à 200 Gm3/an. Le projet d'un 3e terminal méthanier (Fos Faster) d'une capacité initiale de 8 milliards de m3 par an (2 réservoirs d'environ 180 000 m3 chacun) soit 15 % de la consommation annuelle de gaz en France, est porté cette fois par les partenaires Shell et Vopak. Un investissement de 750 M€ en cours d'instruction administrative.
Gilles Bavuz prône pour sa part l'émergence d'un hub de GNL en y associant l'ensemble des activités connexes, rappelant que le marché du chargement de camions présente des opportunités car l'Europe va imposer la création de stations permettant aux poids lourds de s'alimenter en GNL. La filiale de GDF-Suez a d'ailleurs annoncé en juillet la mise en service d'une station de chargement de camions-citernes en GNL sur son site de Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique) et prévoit d'installer une deuxième station à Fos Tonkin en 2014. Selon le professionnel, le marché du GNL de détail est estimé à 60 millions de tonnes par an en 2025 (5 millions de tonnes aujourd'hui).

Des éoliennes au large de Fos
Les autorités portuaires portent en outre le projet Vasco, qui prospecte quatre voies de captation et stockage du CO2 émis par l'activité industrielle du bassin de Fos-sur-Mer. Les fumées collectées pourraient ainsi être purifiées et liquéfiées pour être réutilisées à l'état pur dans l'industrie ou injectées dans des gisements de pétrole afin d'optimiser leurs rendements. À l'horizon 2017, un parc de 13 éoliennes flottantes à axe vertical (projet Vertiwind labellisé par les deux pôles de compétitivité Cap Énergies et le Pôle Mer Paca) d'une puissance totale de 26 MW devrait en outre voir le jour à 23 km des côtes de Fos-sur-Mer. Un démonstrateur terrestre est d'ores et déjà en cours d'assemblage et deux démonstrateurs maritimes seront installés au large fin 2015. Le projet a reçu le soutien de l'Europe avec un engagement d'aide au rachat de chaque kilowatt heure produit : un soutien estimé à 37 M€.


Diversification énergétique mais aussi sectorielle

Diversification énergétique mais aussi sectorielle. En 2012, le GPMM a enregistré une croissance de 16 % de son trafic de conteneurs et fut ainsi l'un des rares ports européens à connaître une hausse à deux chiffres derrière les hubs méditerranéens d'Algésiras (+ 13,4 %) et de Gioia Tauro (+ 18 %). Une dynamique permise par la mise en exploitation début 2012 des deux terminaux à conteneurs Fos 2XL (capacité de traitement de 1,5 million de conteneurs équivalents vingt pieds, EVP) exploités respectivement par MSC et Eurofos, filiale de PortSynergy projects (joint venture entre CMA-CGM et l'un des premiers opérateurs portuaires mondiaux DP World). Cette connexion directe avec le Sud de l'Europe a permis d'attirer ces deux dernières années Ikea, Mattel, Maisons du Monde qui ont choisi les plates-formes logistiques localisées sur la ZIF de Distriport et de la Feuillane pour en faire leur centre de distribution sud-européen.
Le signe d'un changement de dimension pour Nicolas Gauthier, directeur général d'Eurofos, qui dispose à Fos-Sur-Mer, avec ses 11 portiques, d'une capacité de traitement de plus de 1 M EVP par an. En 2012, l'opérateur a manutentionné plus de 600 navires par an et traité 400 000 conteneurs. "On a désormais les moyens de rivaliser avec les ports du range nord-européen. Toutes les conditions sont réunies pour que le port de Marseille retrouve son rang parmi les leaders européens : sa situation géographique idéale pour desservir l'Europe de l'Ouest, ses configurations techniques (port en eaux profondes, pas de marées, pas d'écluses..., ndlr), des réserves foncières et une fiabilité sociale retrouvée avec la réforme portuaire".
Deuxième port européen dans les années 1980, le premier port français n'a eu de cesse ces dernières années de rétrograder, devancé par Amsterdam, Hambourg, Anvers et Rotterdam au Nord et les ports de Gênes, Barcelone, Valence et Algésiras au Sud. Et s'il est un domaine dans lequel il a manqué bien des opportunités, c'est bien dans le trafic de conteneurs. Aujourd'hui, le volume de conteneurs pèse moins de 1 % du trafic global du port de Marseille (1,062 million de boîtes traitées) quand il représente 28 % au Havre. Considérant que Fos 2XL ne constitue qu'une opération de rattrapage du retard pris depuis 20 ans, le GPMM a toujours en projets Fos 3XL et Fos 4XL susceptibles de générer un trafic de 2 millions de conteneurs supplémentaires. Des projets qui nécessitent le développement des dessertes associées, qu'elles soient routières, ferroviaires ou fluviales.


Fos 3XL et 4XL ?
Deuxième port européen dans les années 1980, le premier port français n'a eu de cesse ces dernières années de rétrograder, devancé par Amsterdam, Hambourg, Anvers et Rotterdam au Nord et les ports de Gênes, Barcelone, Valence et Algésiras au Sud. Et s'il est un domaine dans lequel il a manqué bien des opportunités, c'est bien dans le trafic de conteneurs. Aujourd'hui, le volume de conteneurs pèse moins de 1 % du trafic global du port de Marseille (1,062 million de boîtes traitées) quand il représente 28 % au Havre.
Considérant que Fos 2XL ne constitue qu'une opération de rattrapage du retard pris depuis 20 ans, le GPMM a toujours en projets Fos 3XL et Fos 4XL susceptibles de générer un trafic de 2 millions de conteneurs supplémentaires. Des projets qui nécessitent le développement des dessertes associées, qu'elles soient routières, ferroviaires ou fluviales.


Le développement des dessertes multimodales
"L'interconnectivité est une necessité", indique Joao da Silva, directeur du site d'Arcelor Mittal à Fos, premier client du port : "90% de nos matières premières viennent d'un autre continent, l'accès maritime direct nous permet un coût de rapprochement compétitif et une réduction du temps de transport. Les connexions avec le fer et la route ne sont pas suffisantes. Aucun autre de nos sites sidérurgiques sont, comme ici, à 50 km de l'autoroute".
À cet égard, le préfet de région Michel Cadot s'est engagé à accélérer toutes les procédures des travaux qui permettront de fluidifier les accès et la circulation de cette zone "asphyxiée" comme les déviations de Port-de-Bouc et de Miramas sur lesquels l'État s'est engagé financièrement. Il rappelle que la commission nationale Mobilité 21 considère comme prioritaire l'aménagement à 2x2 voies des 25 km qui relient la zone industrielle portuaire de Fos-sur-Mer et l'A54 au niveau de Salon-de-Provence (avec contournement de Fos-sur-Mer). Un projet estimé entre 240 M€ et 330 M€ (option basse et haute).
"Pour le ferroviaire, il faudra attendre le contrat de plan. Et sur le foncier disponible, il faut avoir une stratégie d'offre territoriale partagée avec les collectivités et très rapidement identifier un certain nombre de cibles pour compléter les implantations industrielles existantes". Sachant que sur les 10 000 hectares du port, déjà 3 000 sont sanctuarisés pour des raisons environnementales.

Port aménageur
"Il faut être clair : on ne peut pas développer une activité sans jamais rien aménager. Il faut maintenant tracer les espaces où le port va pouvoir aménager dans les 5, 10 et 20 ans qui viennent", reprend Jean-Claude Terrier. Une réponse indirecte à René Raimondi, maire de Fos-sur-Mer et président du SAN Ouest Provence, qui ne souhaite pas un "port aménageur" et qui demande aux différents acteurs "de faire confiance aux élus qui défendent légitimement les intérêts des populations."
"Les politiques ne peuvent pas décider seuls, mais les industriels non plus", confortent le maire de Miramas, Frédéric Vigouroux. S'il reconnaît que la ZIF constitue un foyer d'emplois structurant pour l'économie régionale, il demande à ce que dans les prochaines années, "cet espace soit mieux inséré dans son territoire et que les équilibres entre lieu de vie et de travail soient mieux respectés que par le passé".


Jeu collectif
Et les industriels, par la voix de Gérard Gominet directeur des sites Eurcocopter France et président du groupement maritime et industriel de Fos, de Patrick Daher, président du conseil de surveillance du GPMM mais aussi capitaine d'industrie (groupe Daher), ou de Jacques Pfister, président de la CCIMP, de réclamer encore et toujours un jeu collectif. Lequel a cruellement fait défaut lorsque l'entreprise américaine Hexcel spécialisée dans la fibre de carbone s'était intéressée à la zone pour y installer une nouvelle unité avec 150 à 200 emplois à la clé. Le site de Lavéra près de Fos-sur-Mer était alors en concurrence avec deux autres implantations en Rhône-Alpes et en Grande Bretagne mais n'a pas emporté l'adhésion de l'entreprise de Stamford qui cherche encore le "boss". "Il faut accélérer. On a un problème de vitesse dans cette région. Il faut arrêter le "y'a qu'à, faut qu'on" et agir", conclue Philippe Brun, le président de l'UIMM.
Agir mais sans négliger l'existant. C'est ce qu'a tenu à rappeler la CGT dont une délégation s'est glissée dans l'enceinte du théâtre en début de matinée pour rappeler le sort de certaines entreprises, à l'instar de LyondellBasell à Berre-l'Étang à l'arrêt depuis plus d'un an et de Kem One (deux usines à Lavéra et Fos), placée en redressement judiciaire en mars 2013.

Adeline DESCAMPS



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