Pierre Mattei, le directeur général de Corsica Ferries, promet une réponse commerciale "éclatante"

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Elle a loupé l'opportunité de se développer au départ de Marseille en perdant l'appel d'offres pour assurer en DSP la desserte des ports corses. Elle bénéficiait de 14 M€ de subventions publiques versées au titre de l'aide sociale, sur laquelle elle ne peut plus compter. L'unique concurrente de la SNCM ne désarme pas pour autant. Au contraire, l'entreprise italienne se dit "plus que jamais motivée face à tant d'injustices pour rétorquer avec une offre éclatante commercialement". Entretien avec Pierre Mattei, directeur général de la compagnie maritime privée Corsica Ferries.


Cela fait trois fois que vous répondez à l'appel d'offres pour assurer la desserte de la Corse au départ de Marseille alors que vous ne cessez de dire que les dés sont pipés dès le départ. Pourquoi y aller alors ?

Pierre Mattei : On peut se poser la question, en effet. Tout comme on peut s'interroger sur le fait qu'il n'y ait que deux compagnies qui puissent y postuler.  Et si l'on n'avait pas répondu, personne n'aurait répondu.Quand on voit ce qu'ils font avec la concurrence, on n'ose pas imaginer ce qu'il en serait si on n'y allait pas. On y va pour garder la main !


Pourquoi vos négociations en juillet avec la collectivité corse n'ont-elles pas abouti (l'executif corse avait alors rejeté les offres des 2 candidats, l'un pour des raisons financières et l'autre pour des motifs dits techniques, ndlr). Vous aviez fait une offre alternative par lignes avec des combinaisons possibles mais qui ne couvrait pas l'ensemble de la desserte.

Pierre Mattei : Le cahier des charges est écrit ligne par ligne. Dans ce nouvel appel d'offres, la SNCM a imposé la condition de rendre son offre indivisible empêchant en conséquence les responsables corses d'attribuer les lignes (5 en tout, 23 rotations, 410 000 passagers annuels et 1,6 million de mètres linéaires, ndlr) sur la base d'une concurrence normale et de choisir ainsi une solution plus juste et plus économique pour la Corse. Le droit de la concurrence offre pourtant la possibilité d'imposer à l'autre candidat le fractionnement de son offre pour ainsi déterminer les combinaisons les plus favorables économiquement.

Pourtant, la collectivité corse prétend qu'au regard du droit des délégations de service public, il n'existe aucune obligation d'allotissement et que ce faisant, elle ne peut pas imposer à un autre candidat de dégrouper tout ou partie de son offre. Et que votre offre alternative avec ses combinaisons ne lui permettait pas de connaître la ou les lignes sur lesquelles vous alliez vous positionner.

Pierre Mattei : C'est faux. L'offre de Corsica Ferries n'a nullement été écartée pour des motifs techniques comme cela a été dit car nous étions en mesure de répondre à l'appel d'offres pour plusieurs lignes. On a fait des offres alternatives sur certaines lignes avec à chaque fois une dizaine de combinaisons. Si je vous dis : demain, on se donne rendez-vous dans tel restaurant à Bastia. On ne pourra pas être dans les deux en même temps ! Quoi qu'il en soit, une offre ligne par ligne aurait ainsi permis une économie de 350 M€ sur les 10 ans à venir et la meilleure combinaison aurait été d'intégrer en partie Corsica Ferries sur 3 ou 4 services. Notre offre se soldait par un montant de quelque 30 M€, et avec le complément apporté par la SNCM, on abouti à un subventionnement public total de 61 M €/an (la collectivité a décidé d'attribuer 96 M€ pour l'ensemble des lignes aux deux co-délégataires sur 10 ans, soit 57,5 M€ à la SNCM et 38,5 M€ pour la Méridionale, ndlr). Et comme par hasard, le différentiel correspond à ce que la SNCM a perdu avec la fin du subventionnement du service complémentaire qui coûtait à la collectivité quelque 35 M€/an.

Et donc ... ?
Pierre Mattei : Quand on voit le monde politique s'agiter autour du sort de l'entreprise, on comprend que cette décision de reconduire à nouveau la SNCM est politique et elle illustre à nouveau l'éternel chantage social qu'exerce cette compagnie sur les élus. Je continue de m'interroger. On demande simplement le respect de la libre concurrence dans le cadre d'un appel d'offre européen. Une compagnie maritime est une entreprise comme une autre avec ses phases de croissance et de décroissance. Son quotidien est fait de gestion pour offrir la meilleure équation possible en termes de prix, services... À elle de trouver les moyens d'assurer son service. On ne peut sans cesse demander de l'aide publique pour renflouer les comptes et mettre tout le monde à quai dès qu'il y a un problème.


Vous allez attaquer ?
Pierre Mattei : On est en train de réfléchir aux suites juridiques. Il y a des quantités de recours possibles. Mais ce sont des choses juridiquement complexes car les droits et juridictions se superposent.


Vous avez obtenu des avancées quand même avec la fin du service complémentaire.

Pierre Mattei : Oui, clairement. On réclame depuis longtemps une stabilité juridique de la DSP. On a aussi obtenu que le port de Toulon en soit écarté. En revanche, on n'a pas réussi à empêcher la surcompensation et imposer que le contrat soit attribué dans les conditions normales de la concurrence.

Vos navires sont inscrits sous pavillon du second registre italien. Vous faites l'objet régulièrement d'attaques sur ce sujet, de dumping social mais aussi fiscal. Pourquoi ne pas opter pour le pavillon français ?

Pierre Mattei : Si on veut nous l'imposer, vous vous doutez bien que ce n'est pas pour améliorer les conditions sociales de nos marins sur les bateaux ! C'est simplement pour nous tuer. Est-ce que vous avez la même convention collective que la Provence et que vous faites grève pour améliorer leur condition de travail ? La compagnie a été fondée en 1968 et a toujours navigué sous pavillon italien. L'équipage est composé de marins communautaires dont une centaine de marins italiens soumis aux mêmes règles sociales que les marins français. Conformément au règlement européen de 1992 sur l'ouverture du cabotage interne aux compagnies communautaires. La différence, c'est que nos marins cotisent à des caisses italiennes et la grille de salaires est liée à des accords d'entreprise spécifiques.
Sur le plan fiscal, des incitations fiscales existent en France comme en Italie. Elles ne sont pas les mêmes mais équivalentes. J'invite d'ailleurs à un véritable travail de fond sur le sujet et que l'on me démontre la véracité des faits dont on m'accusent. Non et non, notre compétitivité n'est pas liée à un quelconque avantage que nous tirerions ce notre statut. Nos tarifs sont le reflet de notre organisation et de notre schéma d'exploitation.


Le fait de ne pas être retenu pour la DSP a quelles conséquences pour l'entreprise ?
Pierre Mattei : C'est une opportunité perdue. Celle de s'étendre au départ de Marseille. Mais on n'a rien perdu. Et devant tant d'injustices, l'entreprise est très motivée pour répondre de manière éclatante sur un plan commercial.

Sur la suppression de l'aide sociale, ce système mis en place en 2001 au départ des ports de Nice et Toulon grâce auquel vous perceviez 14 M€, vous ne pouvez plus y compter désormais.

Pierre Mattei : L'aide sociale était selon nous un système peu coûteux et qui a fortement contribué au développement du trafic que l'on estime à 1,5 million de passagers depuis 2001. L'assemblée de Corse l'a supprimée. On ne peut que l'accepter. On a toujours dit que l'on ne ferait jamais de chantage social. On ne peut pas critiquer une pratique et faire de même. Nous allons nous adapter à la nouvelle donne.


Comment s'est passée la saison ?
Pierre Mattei : Nous n'avons pas les chiffres d'août. Mais juillet n'a pas été très bon (avec 344 405 passagers, Corsica Ferries affiche un recul de son trafic de 4 % là où la SNCM est en retrait de 14 % avec 218 412 passagers. En cumulé, de mai à juillet, les deux compagnies affichent un recul de 5 % avec respectivement 382 772 pour la SNCM et 696 117 pax pour Corsica, ndlr). Les personnes ont écourté leur durée de séjour et en Corse, cela a un importante répercussion : elles prennent l'avion*.


En ce qui concerne les 220 M € trop perçus par la SNCM au titre du service complémentaire, que l'État français est sommé par la CE de récupérer auprès de la compagnie. Vous croyez vraiment à son remboursement ?

Pierre Mattei : C'est une décision de justice. Je rappelle que ces sommes ont été perçues sur un service que Corsica Ferries a fourni en même temps sans subvention. La preuve en a été apportée par l'Assemblée de Corse qui l'a supprimé du cahier des charges de la future DSP. Les juridictions européennes ont considéré que cela avait considérablement faussé la concurrence en défaveur de son concurrent Corsica Ferries. Désormais, on attend la décision de justice sur un autre sujet : les conditions de la recapitalisation de la SNCM*. Une décision que l'on dit imminente.

Propos recueillis par A.DESCAMPS

* La Commission européenne avait autorisé (rétroactivement) deux aides accordées à l'occasion de la recapitalisation de la compagnie, l'une en 2002 et l'autre en 2006. L'aide de 2002 était constituée par un apport de 76 M€ et celle de 2008 portait sur une recapitalisation de 158 M€, un apport de 8,5 millions d'euros et une provision de 38,5 millions d'euros pour le financement d'un éventuel plan social. Le tribunal européen, saisi par la Corsica Ferries, a examiné le dossier et invalidé la déicison de la CE, estimant qu'elle n'avait pas correctement apprécié ce qu'aurait fait un investisseur privé dans des circonstances similaires et que de fait, elles constituaient des aides d'État.

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