Eric Vivier, figure de l’immunothérapie made in Marseille

 |   |  1048  mots
(Crédits : DR)
Coordinateur de Marseille Immunopôle, praticien à l’AP-HM, enseignant… L'homme cumule les fonctions mais se définit avant tout comme chercheur. Un chercheur reconnu mondialement pour ses travaux qui ont fait avancer l’immunothérapie. Et très impliqué dans la construction d’un écosystème dédié, dans la Cité phocéenne.

Et si la clé contre le cancer était en chacun de nous, cachée quelque part dans notre système immunitaire ? Il y a cent ans, ils n'étaient qu'une poignée de scientifiques à plancher sur la question. Aujourd'hui, l'immunothérapie s'est imposée comme un fleuron de la recherche mondiale. Et parmi les villes en pointe dans ce domaine : Marseille. La ville s'est imposée grâce à un riche écosystème installé au pied des calanques de Luminy. Et Eric Vivier en est une figure, autant qu'un bâtisseur.

La soif de comprendre. C'est par elle que débute le parcours d'Eric Vivier. D'aussi loin qu'il se souvienne, il a toujours "voulu comprendre le fonctionnement du vivant". Une curiosité qu'il pense assouvir en se dirigeant vers des études vétérinaires. Avec un attrait prononcé pour l'infiniment petit : "ce qui m'intéressait, c'était de faire le lien entre le fonctionnement moléculaire et le fonctionnement de l'organisme entier". En parallèle de sa thèse, il rejoint l'Inserm avant de vivre un "tournant" de sa vie : Harvard.

Comprendre le fonctionnement des cellules Natural Killers

"J'y ai passé quatre ans, c'est un faculté prestigieuse. Si ton voisin n'est pas encore prix Nobel, il va l'être prochainement", plaisante-t-il pour souligner à quel point cette étape a changé sa vie. "J'y ai appris le travail de chercheur". Et ce, au sein du laboratoire d'immunologie du Dana-Farber Cancer Institute. "On m'a demandé de m'intéresser à une nouvelle population de lymphocytes, les cellules Natural Killer (NK). On les appelle ainsi car elles peuvent tuer toute une série d'autres cellules. Elles se concentrent sur les cellules tumorales et cancéreuses et épargnent les autres". Il cherche alors à comprendre leur fonctionnement : comment ces cellules ciblent-elles leurs victimes et quel est leur mode opératoire ? Et si elles sont censées éliminer les cellules cancéreuses, pourquoi le cancer existe-t-il ?

De quoi susciter l'intérêt de la communauté scientifique, autant que les opportunités. Au début des années 1990, il choisit de rejoindre le Centre d'Immunologie de Marseille Luminy au sein duquel il dispose rapidement de son propre laboratoire. Sa renommée est de plus en plus grande, faisant de lui l'un des chercheurs les plus cités au monde.

Promesses marseillaises

Il reçoit des propositions aux Etats-Unis ; il décline. Il est donné favori au poste de directeur de l'Institut Pasteur à Paris ; il renonce. "Je reste à Marseille", déclare-t-il alors. Sa motivation : s'investir au sein d'un territoire où se forge un véritable écosystème autour des immunothérapies. Un écosystème qu'il a contribué à bâtir en cofondant Marseille Immunopôle en 2015. "Sa vocation était de devenir un terrain d'interaction entre académiciens, cliniciens, recherche industrielle et industrie, pour construire des passerelles entre la recherche fondamentale et ses applications". Une vocation scientifique mais aussi économique. "Marseille Immunopôle, ce sont 2 000 emplois, sans compter les emplois induits qu'il est difficile de chiffrer".

Marseille Immunopôle : le résultat d'un travail engagé il y a 43 ans à travers la création du Centre d'Immunologie Marseille Luminy qu'Eric Vivier a dirigé pendant dix ans. Puis le pôle a crû, intégrant le Centre de Recherche sur le Cancer de Marseille, l'Institut Paoli Calmette et de plus en plus d'entreprises. Parmi elles, Innate Pharma, fondée par Eric Vivier et trois autres chercheurs afin de mettre en application les découvertes de la recherche fondamentale en matière d'immunothérapies, et de proposer des traitements. Parmi les fiertés de l'entreprise : la commercialisation aux Etats-Unis d'un médicament contre les leucémies rares. Plusieurs médicaments candidats ont également été développés, notamment le dénommé Monalizumab, un anticorps conçu pour couper les freins qui inhibent l'action anti-tumorale des cellules NK, tout droit issu des découvertes du chercheur. Du haut de ses 20 ans, l'entreprise compte à ce jour 200 personnes et a fait son entrée en bourse. Contribuant à la renommée de Marseille Immunopôle.

"Dans l'idée de pôle autour de l'immunothérapie, Marseille est numéro 1 je pense". Or en matière de recherche, Eric Vivier en est convaincu, "la notion de masse critique est importante. On a besoin les uns des autres. Pour attirer des talents venus d'ailleurs, pour partager nos expertises et nos techniques". Une masse critique qu'il aimerait voir croître plus encore. "Marseille Immunopole a un projet important de bioparc. Il s'agirait de développer du foncier autour pour attirer de nouveaux acteurs".

Multi-casquettes, mais chercheur avant tout

Chercheur, professeur, praticien, directeur scientifique d'Innate Pharma, coordinateur de Marseille Immunopole ... Sa carte de visite se lit recto-verso tant elle multiplie les mentions. Pourtant, son métier, Eric Vivier le résume en peu de mots : "faire de la science". Avec certes, il le reconnaît, "beaucoup d'acteurs".

Un métier qu'il défend, insistant sur l'importance de la recherche fondamentale. "Il faut promouvoir la recherche purement fondamentale, guidée par la curiosité. Prenez le GPS qui est très utilisé. Il découle d'une loi découverte par Einstein en 1905. Il n'aurait pourtant jamais eu l'idée d'inventer le GPS. Les innovations de rupture arrivent comme cela, à partir de découvertes qui viennent généralement d'on ne sait où".

Car en matière d'immunothérapies aussi, tout est parti de la recherche fondamentale. Ouvrant la voie, sans le savoir, à ce qu'Eric Vivier qualifie aujourd'hui de "révolution thérapeutiqu". "Au même titre que les antibiotiques", compare-t-il. Un changement de paradigme. "Pour la première fois, un seul traitement pourrait traiter plusieurs types de cancers".

Mais "il reste beaucoup à faire", annonce le chercheur. "Même si c'est une révolution, elle ne profite pour l'heure qu'à un tiers des patients. Il faut donc comprendre pourquoi cela ne marche pas pour tous". Le salut pourrait venir de la combinaison de différents médicaments. Reste à savoir lesquels, comment et dans quelles circonstances. "Il faut aussi gérer la toxicité. Il y a une marge de progression à avoir". Car en désinhibant le système immunitaire, les immunothérapies impliquent souvent des inflammations. Autant de pistes qu'il faudra explorer avant que l'immunothérapie ne soit pleinement incluse à l'arsenal thérapeutique contre le cancer. Et Eric Vivier n'a qu'une ambition : "faire en sorte que ça marche".

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :