Le Marché du film, vrai baromètre industriel

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(Crédits : DR)
Si les regards – et les projecteurs – sont habituellement braqués vers les marches du Palais et son tapis rouge, le Festival de Cannes c'est avant tout un salon professionnel où les acteurs du secteur se rencontrent, échangent, achètent, vendent… Un rendez-vous business, le plus grand au monde, qui dit surtout beaucoup de l'évolution de l'industrie cinématographique.

S'il est un peu plus jeune que le Festival lui-même - 60 ans contre 72 - et aussi un peu plus discret, le Marché du film n'en n'est pas moins the place to be. Pas pour le même type d'acteurs que ceux qui concourent pour un prix d'interprétation ou la Palme d'Or mais pour ceux qui constituent les différents maillons d'une chaîne de valeur.

D'un côté les paillettes, de l'autre le business. D'un côté les feux des projecteurs et une Croisette assiégée, de l'autre le calme du niveau -1 du Palais des Festivals et sa tranquillité. Le meilleur endroit pour parler production, projets, financement... même si beaucoup se joue aussi dans des moments plus festifs. Après tout, c'est Cannes.

Soixantenaire, le marché du film s'est d'abord organisé de façon artisanale, avant de se structurer. Aujourd'hui il est l'autre facette d'un événement mondial et le lieu où se capte l'évolution d'une industrie elle aussi secouée par l'innovation.

"Les évolutions sont lentes", dit Jérôme Paillard. Ces dernières années, elles sont pourtant venues modifier les modèles traditionnels. "Il y a eu une évolution dans le modèle de distribution, le raccourcissement des délais de distribution, la difficulté d'accès aux salles", égraine le directeur du Marché du film. "Notre rôle est d'être dans l'accompagnement des producteurs en amont, les aider à trouver des partenaires financiers, des co-producteurs..." L'écosystème cannois est riche : pas moins de 110 pays représentés ce qui ouvre le champ des possibles.

L'intérêt des plateformes

Qui dit innovation, évoque forcément les plateformes. A Cannes, elles sont 120, dont Netflix, Amazon ou Disney. Sur le sujet, Jérôme Paillard est clair : elles font partie des nouveaux modèles qui s'insèrent dans l'industrie du 7ème art. "Elles viennent chercher des projets ou des produits finis". Mais toutes ne sont pas forcément égales dans leur façon de faire. Disney par exemple, est davantage centré sur la diffusion de ses propres contenus. Apple, nouvel entrant, a quelque peu laissé Jérôme Paillard sur sa faim. "Je suis déçu, je m'attendais à des annonces plus folles. Reste à voir de quelle façon le contenu sera acquis. Si ce seront des blockbusters ou pas". Mais dans la famille des plateformes, il n'y pas que celle qui ont pignon sur rue. Il y a aussi les "indépendantes", plus modestes mais pour autant pas moins intéressantes pour les œuvres. "Elles font un vrai travail d'éditorialisation, certaines, en étant thématiques, sont plus séduisantes car elles apportent davantage de visibilité à un film, bien plus que s'il était noyé dans le catalogue d'offre d'une plateforme plus connue", explique Jérôme Paillard. "Nous aidons les vendeurs à rencontrer les différentes plateformes".

Bien loin d'être isolée dans sa tour d'ivoire ou son Palais doré, le Marché du Film travaille également main dans la main avec certains festivals. "Les festivals réalisent un travail d'audience, un travail complémentaire avec les plateformes : un film qui ne trouve pas sa place peut avoir l'opportunité d'être vu sur un festival et être disponible parallèlement sur une plateforme".

Financé par la foule

L'autre segment qui s'est fait bousculé, est celui du financement. Les financements publics, les mécanismes de soutien fiscaux sont disponibles partout dans le monde, sauf en Asie. C'est presque la base. Les fonds privés, évidemment, sont davantage dans des logiques de rentabilité. "Il y a une diversification du financement, une créativité pour aller chercher de l'argent, différemment de ce qui se faisait avant", pointe Jérôme Paillard. Des solutions comme le crowdfunding par exemple ont émergé et pris leur place. Demain, le documentaire de Mélanie Laurent et Cyril Dion a récolté par exemple 500 000 euros via Kisskissbankbank. Ulule, indiegogo, Touscoprod... sont d'autres solutions de collecte de ressources financières. Mais il y une autre innovation, pas encore forcément démocratisée, mais dont on sait que son impact peut avoir des effets non négligeables : la blockchain. "Intéressante à plusieurs niveaux", estime Jérôme Paillard. Notamment "dans la fluidité et la transparence des recettes. C'était un maillon faible des modèles traditionnels. Or la confiance et la transparence sont essentielles pour un investisseur. Un mécanisme qui garantit la remontée des recettes est un bon signal pour lui".

Marché le plus grand... et le moins cher

Prestigieux, le rendez-vous cannois est le plus grand marché au monde - 14 pays, 4 000 films et projets, 1 200 distributeurs présents, 12 000 accréditations... - et "le marché le plus universel", ajoute Jérôme Paillard qui rajoute que c'est également le marché le moins cher au monde, comprendre par le prix du badge pour accéder au Marché. Qu'est-ce qui fait que l'on se précipite dans les coulisses de Cannes ? "La façon de dimensionner les équipes se fait tardivement. C'est à la fois l'actualité propre de chacun - qui à un film terminé, qui est en tournage ne pourra venir... - qui est décisionnaire. Il y a bien sûr un effet médiatisation autour du Festival, un retour parfois sur le succès de l'année précédente. "Les distributeurs sont obligés de venir. S'ils ne viennent pas, ils perdent les contacts. Et si on perd les contacts..."

De manière globale, "tous ce sont habitués à cette nouvelle économie", résume le directeur du Marché du Film. Qui, si il ne se prononce jamais avant la fin de la dizaine festivalière pour dresser un bilan et chiffrer la chose, dit tout de même que "les gros projets sont moins nombreux - 2 ou 3 sont des projets à plus de 100M$", que les Etats-Unis sont toujours le premier pays représenté, suivi par la France. Que la Chine prend la 4ème place mais que c'est de l'Afrique que pourra venir une certaine croissance. "C'est un territoire dont on peut attendre une renaissance et dont le marché va se structurer".

Comment réussir un "bon" Marché du Film ? "C'est un challenge. Nous devons anticiper les évolutions, explorer les différents champs qui s'ouvrent. Il faut sans arrêt se remettre en question, sortir de sa zone de confort. L'industrie cinématographique doit le faire, et nous en même temps".

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