Laurence Renaux Empereur, gardienne de mémoire

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(Crédits : DR)
A trente-cinq ans, elle prend les rênes de l’entreprise familiale Maison Empereur. Quinze ans plus tard, elle aura considérablement élargi la gamme de produits ainsi que la surface du magasin. Avec ce souci permanent de préserver l’âme de ce lieu phare de Marseille, né en 1827.

Lendemain de Toussaint sous la grisaille. L'air se rafraichit. A quelques pas de la Canebière, dans le quartier de Noailles, les passants sont nombreux à s'aventurer derrière les murs bordeaux de Maison Empereur, peut-être attirés par l'ambiance douillette qui en émane. A l'intérieur, on se promène comme dans un labyrinthe, un peu au hasard. On se bousculerait presque tant les rayons sont étroits et les clients nombreux. A l'étage, on s'émerveille devant ces jouets d'enfant d'un autre temps, les jeux de dominos en bois, les nez de clown, les bilboquets, ou autres boites à musique aux motifs raffinés.

Sur les murs, les pierres sont apparentes, de même que les robustes poutres qui soutiennent le plafond. On devine l'histoire des lieux, avant de la lire derrière les vitres présentes un peu partout dans le magasin. Voyage dans le temps assuré. Fils de cloutier, François Empereur achète en 1827 la quincaillerie Bolfras, elle devient quincaillerie Empereur. Il la léguera à son fils, qui la léguera à son fils et ainsi de suite, chacun apportant de nouvelles gammes de produits à la boutique. Ainsi, dans les années 1960, après que leurs prédécesseurs aient développé les arts ménagers, Roger Renaux et sa femme Jeanne ajoutent l'univers de l'armurerie. Ils auront deux filles, parmi lesquelles Laurence Renaux Empereur.

"Petite, j'ai toujours baigné dans cet univers", se rappelle cette dernière. "Après l'école, on venait travailler ici puis on rentrait tous ensemble. Le dimanche aussi. Etiquetage des marchandises, manutention, rangement des factures, secrétariat... Je faisais ce qui était faisable pour une fille de mon âge". C'est alors loin d'être une partie de plaisir. "Je n'aimais rien de tout ça. Je n'aimais pas cet univers très masculin où j'étais sous l'emprise de générations qui ne voyaient pas les choses comme moi".

De nombreux chantiers

En 2003, à la mort de son père, c'est elle qui reprend la Maison au sein de laquelle elle était salariée depuis 1984, sa sœur s'étant tournée vers un autre domaine d'activité.

Soucieuse de garder l'esprit de l'entreprise, elle prend néanmoins des initiatives fortes, au premier lieu desquelles celle d'acheter les murs, jusqu'alors loués. Elle étoffe les rayons de milliers de références supplémentaires auprès de davantage de manufactures, françaises mais aussi étrangères. Pour que le client s'y retrouve, elle crée des univers bien distincts. Elle pousse les murs, augmentant la surface de 600 m² supplémentaires. L'équipe passe de 10 à 30 salariés. Elle harmonise les façades, ce qui lui permet d'attirer une clientèle plus nombreuse. Mais surtout, elle veut mettre à l'honneur le partenariat historique entre Maison Empereur et les manufactures françaises avec lesquelles elle a toujours travaillé.

Une âme préservée et bichonnée

"Nous sommes la Maison des manufactures historiques. C'est grâce à eux que nous sommes là et nous leur sommes fidèles. Pour elles, avoir leurs produits ici est un peu un label de qualité car les gens nous font confiance. Nous nous honorons respectivement".  Alors pour les honorer, elle transforme en 2016 la boutique en musée qui met en lumière 70 des 200 manufactures partenaires. "Il y a tellement de produits qui bougent. Les gens ne savent pas identifier d'où ils viennent. Pourtant, derrière ces pièces, il y a de très belles histoires". Alors elle décore les murs de vitrines derrière lesquelles elle affiche des documents historiques dont elle tourne les pages au fil du temps. Des documents qu'elle dispose également dans le salon de thé qu'elle a créé, à l'étage du magasin. "C'est ici qu'on prend le temps de lire l'histoire de la Maison".

Raconter leur histoire, mais aussi celle des six générations qui l'ont précédée. Laurence Renaux Empereur a également aménagé un appartement-hôtel d'époque. "C'est une expérience un peu particulière à vivre. Il s'agit d'un appartement complet avec lampe à huile, baignoire en zinc, pas de télé, dans une ambiance du 19e siècle". Appartement dont elle propose la location, notamment via des cartes-cadeaux.

Autre chantier lancé par l'héritière de la Maison : une boutique en ligne. "Notre e-shop est en tout début de vie. On joue le jeu car les touristes qui viennent ici regrettent de ne pas garder le lien. Mais nous sommes avant tout un commerce de proximité. Le référencement naturel de la maison est fait par les clients. S'ils ne sont plus là, cela pose problème. J'écoute leurs attentes. Ils nous tirent vers le haut, nous reprennent gentiment de volée quand quelque chose ne va pas". Un moteur à l'origine de bien des projets lancés par la cheffe d'entreprise.

"Plus je fais marche arrière, mieux je me porte"

"Nous sommes un commerce de vérité. Nous ne sommes pas des gens de business. » D'ailleurs, Laurence Renaux Empereur avoue n'avoir toujours pas passé le cap de l'informatisation malgré 50 000 références de produits à gérer actuellement. « Nous sommes en train de s'y mettre", sourit-elle.

Dans un environnement où tout va très vite, la commerçante a un discours qui dénote : "Plus je fais marche arrière, mieux je me porte. Il ne s'agit pas de snobisme, mais pour être moderne, il faut être très performant. Cela demande trop d'efforts. Moi ce que je sais faire, c'est faire plaisir aux gens. Je m'intéresse à mes clients alors qu'ailleurs, on essaie trop souvent de les manipuler".

Des valeurs qu'elle tente de transmettre à ses trois enfants, espérant que l'un d'entre eux prendra la relève. "C'est tellement d'heures de travail. Je n'imagine même pas que ça puisse s'arrêter. Un établissement qui rassemble autant de manufactures de qualité, avec des stocks bicentenaires, ça n'existe plus". Pourrait-elle vendre ? "Un magasin de cette taille ne pourrait être acheté que par un groupe. Or, si ce n'est pas une personne humaine qui prend la suite, je ne pense pas que le magasin puisse garder son âme".

En attendant, elle compte bien continuer à s'amuser dans cette boutique, ce lieu de contraintes devenu terrain de jeu depuis qu'elle en tient les rênes. "Je prends du plaisir car je suis libre de faire ce qui me plaît tout en respectant l'ADN de la Maison". Elle a quelques idées de projets pour la suite, "mais je les garde pour moi " dit-elle avant de s'interrompre, pour regarder, l'air plein de tendresse, les clients attablés dans son salon de thé, ces clients avec qui elle a tissé, avec ceux qui l'ont précédée, "une très vieille histoire d'amour".

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