Pourquoi Nice-Matin risque le redressement judiciaire

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(Crédits : DR)
Bien qu'il soit l'objet de l'intérêt de deux hommes d'affaires investis dans la presse – Iskandar Safa et Xavier Niel – le quotidien azuréen, basé à Nice, se retrouve dans une situation ubuesque. Alors que Xavier Niel détiendra par rachat d'ici ce vendredi 12 juillet, 34 % des parts du belge Nethys, du côté de la direction du journal, on s'arcboute sur le choix d'Iskandar Safa. Prêt, pour cela, à dénoncer le pacte d'actionnaires. Ce qui entraînerait un redressement judicaire, avec tous les risques que cela comporte.

Nice-Matin n'a jamais eu une existence qui ressemble à un long fleuve tranquille. Si le quotidien a déjà connu bien des agitations, des soubresauts et des retournements de situation, la position qui est la sienne, ce 11 juillet, est sensible. Extrêmement sensible.

Pourtant, depuis quelques mois, l'intérêt renouvelé de l'homme d'affaires libanais Iskandar Safa pour le titre de PQR azuréen (il avait déjà tenté le rachat en 2014  NDLR) semblait être la réponse à la crise interne que connaissait le titre. L'un de ses actionnaires, le groupe belge Nethys, propriétaire à hauteur de 34 % du capital, sommé par la justice belge de se désengager de ses investissements à l'étranger, pratiquait depuis plusieurs mois la politique de la chaise vide et du silence radio. Bloquant, de fait, toute stratégie de développement.

Le choix d'Iskandar Safa apparaissait alors comme providentiel. D'autant plus que l'homme d'affaires arrivait avec dans son escarcelle la promesse d'un rachat des parts des 456 actionnaires de la SCIC, bien au-delà de la valeur engagée, et le remboursement des 20,9 M€ investis par Nethys.

Sauf que l'entrée en scène de Xavier Niel le 16 juin, par le biais d'un communiqué de presse, assurant que le patron de Free était entré en négociations exclusives avec Nethys pour le rachat des 34 % de parts que le groupe belge détient dans Nice-Matin via la holding Azur Développement est venu déstabiliser ce qui semblait être une procédure bien huilée. Semant le trouble avec une ampleur non prévue.

Safa préféré, pourquoi ?

Alors qu'être l'objet de l'intérêt de deux hommes d'affaires déjà impliqués dans la presse aurait logiquement du contenter la direction du quotidien des Alpes-Maritimes, il n'en n'est rien.

Sans expliquer franchement pourquoi, le PDG, Jean-Marc Pastorino continue de pousser pour que l'offre proposée par Iskandar Safa soit celle choisie par les salariés. S'il a bien reçu Xavier Niel durant 1h30 le 8 juillet dernier, allant même jusqu'à lui faire faire le tour du propriétaire, il n'a accepté de rencontrer le PDG de Free qu'au bout de deux jours de tractations avec une partie des salariés, lesquels ne comprennent pas cette fin de non recevoir inexpliquée.

Le SNJ par la voix de son délégué s'est prononcé pour une comparaison entre les deux offres. La CGT ne cache pas, en revanche, sa préférence pour l'offre d'Iskandar Safa.

Une attitude, tant du PDG que du syndicat, qui étonne. D'autant plus que Xavier Niel deviendra - sauf retournement de situation - propriétaire des 34 % détenus par Nethys ce 12 juillet.

Ce 12 juillet qui est justement la date de la tenue d'une Assemblée générale au cours de laquelle il est demandé aux salariés de se prononcer pour l'une des deux offres.

Un vote que l'administrateur judiciaire M° Xavier Huertas trouve prématuré, incitant plutôt à ne pas se précipiter et à attendre des offres détaillées, notamment de la part de Xavier Niel.

Divergences

Mais le PDG, comme la CGT, ne l'entendent pas de cette oreille. Et continuent à pousser pour que, tel un seul homme, l'ensemble des salariés, optent pour l'offre d'Iskandar Safa. Sauf, que ce choix signifie la dénonciation du pacte d'actionnaire, devant la justice. Avec pour effet de déclencher probablement un redressement judiciaire. Ce qui entraînerait de longues années - coûteuses - de procédures. Et une sacrée interrogation sur le développement et l'avenir du journal par voie de conséquence. Comment payer des frais de procédure quand on dispose d'une trésorerie tendue ? De quoi rendre l'attitude de la direction incompréhensible. Laquelle direction aurait demandé à Iskandar Safa de s'engager sur les dépenses liées à cette action... Alors même que l'homme d'affaires libanais n'est propriétaire de... rien.

Le conseil de surveillance, qui s'est tenu le 10 juillet, est lui-même en désaccord. Le président du conseil de surveillance, Jean-François Roubaud, selon nos sources, semblerait se désolidariser du choix de se lancer dans une procédure qualifiée d'hasardeuse et sans garantie. Contacté par La Tribune, il n'a, pour l'heure, répondu à aucune sollicitation.

De son côté, la CGT assure dans le compte-rendu de ce même conseil de surveillance que leur conseil confirme que le pacte d'actionnaires est attaquable sur différents points, sans pour autant les préciser. Et ce même conseil d'affirmer que la dénonciation du pacte d'actionnaires n'entraîne pas systématiquement un redressement judiciaire, à condition qu'Iskandar Safa assume le contentieux et le financement des besoins de Nice-Matin durant cette période.

Une situation donc tendue que ne comprend pas davantage Jean-Louis Croquet. Administrateur au sein du conseil de surveillance, l'ancien PDG de la Sofrès, ne mâche pas ses mots, dénonçant "l'attitude déplorable" de l'équipe de direction en place, alors que "nous avons la chance de susciter l'intérêt de deux milliardaires". Et si ce 12 juillet, c'est l'offre d'Iskandar Safa qui est choisie par les salariés, "nous allons vers un journal qui va exploser, avec de grosses difficultés".

Car au-delà du caractère ubuesque de la situation, il faut savoir que dans les forces qui sont distribuées au sein du quotidien, Jean-Marc Pastorino, est un technicien, ancien directeur de production et ancien délégué CGT. La rédaction, si elle représente 1/3 des actionnaires, ne pèse "que" 20 % des votants. On comprend vite de quel côté peut pencher la balance.

Reste à savoir si Xavier Niel - ou plus précisément son représentant - arrivera ce 12 juillet avec des garanties à la hauteur a minima de celles d'Iskandar Safa. Ce qui pourrait rebattre le jeu. De son côté, Iskandar Safa affirme que si le vote de l'AG ne lui est pas favorable, alors il retira son offre. Coup de poker ou aveu de faiblesse ?

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Commentaires
a écrit le 11/07/2019 à 23:43 :
Petite précision. Seul les salariés actionnaires sont autorisés a voter, soit un peu plus de la moitié des salariés. L'autre moitié des salariés n'a pas le droit de voter et est donc prise en otage par un syndicat qui ne défend que ses propres intérêts.

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