La planche à billets en zone euro : une transgression nécessaire

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(Crédits : LEONHARD FOEGER)
Face à une crise inédite, s’accrocher à la doxa monétaire devient une faute. Distribuer de l’argent aux citoyens de la zone euro soutiendrait la population et valoriserait l’image de l’Europe. Mais la Banque centrale européenne (BCE) n’est pas autorisée à fournir des avances non remboursables : la planche à billets est prohibée.

Pourtant, cette méthode est simple, rapide et efficace. La BCE crédite les comptes courants des 19 Banques centrales nationales et celles-ci utilisent leurs réseaux pour répartir les euros sur le compte de chaque Européen (la monnaie hélicoptère). La contrepartie de l'argent créé devient une simple ligne comptable intitulée "avances aux Européens". Ici, nul besoin d'impôts pour rembourser la dette et payer des intérêts.

Mises à part les périodes de guerre - il faut sauver la patrie - la planche à billets a mauvaise presse : elle est inflationniste et incite au laxisme budgétaire. Aujourd'hui, le ralentissement brutal de l'offre des entreprises et la chute de la demande globale ne préparent pas à une surchauffe. Donc pas d'inflation en vue. Quant au laxisme budgétaire, la question est hors sujet. En réalité, la vraie difficulté tient à l'exigence d'unanimité des 19 Etats de l'Eurogroupe. Eux seuls peuvent imposer cette politique à la BCE.

Certes, des décisions positives ont déjà été prises : les critères de Maastricht imposées aux finances publiques sont relâchés ; chaque État offre des aides et des prêts ; l'Europe mobilise son budget ; la BCE accentue ses mesures non conventionnelles de rachats de titres publics et privés. Un bémol cependant : les achats directs de titres publics par la BCE - ce pourraient être des Corona Bonds - restent, pour le moment, interdits. Mais toutes ces mesures ébranlent vertigineusement les finances publiques. Seront-elles soutenables ?

L'heure est à la transgression constructive en levant le tabou de la planche à billet. Juridiquement, des articles des Traités et les Statuts de la BCE devraient être suspendus. Chimères ? Non. Mais bien plutôt audace et pragmatisme.
Une distribution équivalente à 5% du PIB de la zone euro correspondrait à environ 1 600 euros par personne (nous sommes 340 millions), ce qui donne un ordre de grandeur possible. Mais comment affronter la diversité des situations des bénéficiaires ? Plutôt que de fixer des règles de répartition, toujours critiquables, donnons la même somme à chaque Européen. Injuste répondra-t-on ! Non, si on associe à ce mécanisme la création d'un Fonds européen de solidarité sur lequel chaque citoyen pourrait reverser tout ou partie de ce qu'il a reçu. Gageons que beaucoup le feraient. Un problème subsidiaire concerne l'hétérogénéité des pouvoirs d'achat entre les 19. Là encore, restons simples et solidaires en acceptant d'avantager, à la marge, les citoyens des Etats les moins riches.

Nous sommes tous dans le même bateau. L'heure n'est pas à ergoter sur les bons et les mauvais élèves du Nord, du Sud ou de l'Est. L'objectif commun est clair : permettre aux Européens de rester à flot et de ne pas désespérer. Et prouver que l'Europe est là pour eux.
Malgré les peurs et les désarrois, la crise du Covid 19 a activé empathie et fraternité entre les citoyens. L'Europe et ses Etats membres seraient bien inspirés d'accompagner ces élans positifs. Les citoyens attendent des gestes forts et fédérateurs. La planche à billets en offre les moyens. Si nous n'avons pas la clairvoyance de nous emparer de ce sujet, le risque est grand de voir des Etats déserter l'euro afin de retrouver des marges de manœuvre dont l'Europe les prive en période de crise aigüe. Ne sacrifions pas la construction européenne sur l'hôtel de l'orthodoxie monétaire. Il y a urgence en la matière.

* Originaire de Gap, Michel Devoluy est économiste et ancien enseignant à l'Université de Strasbourg. Résident à Cannes, il est également titulaire d'une chaire Jean Monnet d'économie européenne. Derniers ouvrages parus : "Osons enfin les Etats-Unis d'Europe", "L'économie, une science impossible"

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Commentaires
a écrit le 22/04/2020 à 22:08 :
L'hélicoptère monétaire est une solution populiste et demagogique. Il ya des solutions bien plus simples, plus efficaces et plus en ligne avec la mission de la BCE donc pour lesquelles il sera plus facile d'obtenir un accord. Jean Tirole l'es à évoqué recmment dans un article très bien fait. Il s'agit delà monetisation de la dette publique. Les titres sont déjà entre les mains de la BCE, il lui suffit de décider au moins provisoirement d'exonerr le débiteurs de remboursement. Simple et efficace. La BCE pourra en tant que de besoin procéder à d'autres achats de dette des etars sur les marchés pour conti nuer à injecter de la nouvelle monnaie. Les États concernés seront maîtres de leur politique d'utilisation et de redistribution. S'il le souhaite.
a écrit le 21/04/2020 à 14:40 :
Pas compétent pour juger techniquement. Pourquoi ne le fait-on pas ? Le tabou de la planche ou de toute manière, la certitude d'une unanimité des 19 impossible à trouver ?
Une fois de plus, on bute sur ce problème de taille ingérable de l'Europe. Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux construire une Europe très restreinte mais efficace plutôt que de rêver à des solutions bonnes mais qui ne seront pas mises en place ?
Par ailleurs, refuser 1000 euros ? 100, peut-être mais plus... on a tous des enfants ou des petits enfants à gâter...

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